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Cauchemar scientifico-parano (2)

lundi 1er avril 2019, par Eliane Daphy

Encore un cauchemar cette nuit. Pour son doctorat sur travaux, Louise la paumée devait rédiger un récit ethnographique de la vie de Petit Laboratoire Pur. Les anecdotes suivantes en constituaient le corpus.

***

Le Directeur Nouveau du laboratoire, Chef-Directeur en Investigation au Grand Organisme de Tutelle, membre du futur jury d’HDR de la collègue maitre de conférences, à la bonne à tout faire 2e classe (documentaliste).
« Si je te dis de réviser la liste des publications de l’HDR, tu t’exécutes, c’est un ordre. D’accord, ce n’est pas normal que la collègue soit incapable de faire une référence bibliographique correcte, c’est même scandaleux à son niveau, je te l’accorde. Tu le fais, c’est tout. C’est un ordre. Tu vas sans doute me bassiner avec tes revendications de missions d’une documentaliste au service d’un laboratoire, rien à foutre, tu t’exécutes. Et tu me fais une présentation correcte de ce torchon, c’est une catastrophe. Vérifie l’orthographe en passant, et aussi un peu le style. Et (hurlé) ne me dis pas que la collègue aurait pu apprendre à se servir de son ordinateur, vu qu’elle en a un payé par le laboratoire depuis cinq ans - hein, qu’est-ce que tu dis ? depuis 15 ans ? bon, d’accord, depuis 15 ans, cela ne change rien. Elle n’a pas eu le temps de perdre son temps à s’amuser avec les ordinateurs, elle, elle écrivait. Comment ? Le formatage d’un document peut être fait par la secrétaire ? Mais la secrétaire ne sait pas faire, de toute façon, elle est en vacances. Elle a une famille, elle, elle s’occupe de ses enfants. Hein ? toi aussi tu as une famille ? Mais je m’en fous, de ta fille, ce n’est pas mon problème. Bon, assez perdu de temps, je pars pour une semaine en mission, que ce soit bouclé à mon retour, et on en parle plus. Et après promis, je te laisse finir tranquillement l’informatisation de la bibliothèque, j’arrête de te demander sans arrêt des trucs dans tous les sens. Si tu fais bien le boulot, je t’assure, tu n’auras pas à le regretter. Tu y gagneras quoi, précisément ? Mais l’obtention de ta mission en Allemagne, tu pourras recommencer à faire du terrain sur les manifestations, je te couvrirai, t’en fais pas, je te le promets. Le pain et le sel. Tu sais pas ce que ça veut dire, cette formule ? Ca m’étonne de ta part, une ethnologue de grande culture comme toi. Allez, mets-toi au boulot. »

Une semaine plus tard. Toujours le directeur.
« T’en es où, avec l’informatisation des revues ? T’as une liste correcte à montrer jeudi prochain à la prochaine réunion de labo ? Comment ça, t’as pas avancé ? Mais je t’avais pourtant dit que c’était la priorité des priorités, une urgence absolue. HEIN ? T’as fait l’HDR ? Tu me prends vraiment pour une bille, tu crois vraiment que je vais avaler une connerie pareille. Bon, je te l’ai déjà dit, tu fais tout le boulot que tu veux par amitié pour tes copines, je m’en tape, je ne vois rien, c’est un principe, mais que cela t’empêche de mener à bien ton travail de documentaliste, en tant que directeur, je ne peux pas accepter. Les collègues réclament pour avoir une bibliothèque bien tenue, ils ont raison. »

Deux mois plus tard, l’heureuse titulaire d’une habilitation à diriger les recherches
« Le jury m’a félicitée pour la qualité de présentation du document, j’ai dit que c’était toi qui en était responsable [1], tu es contente ? Comment ? Cela ne t’intéresse pas de faire ce genre de boulot, et en plus, c’est faux, je ne t’ai pas créditée dans les remerciements ? Mais ma chérie, tu sais que tu as toute ma reconnaissance et mon admiration pour la qualité de ce travail ; et arrête de te plaindre de ne pas avoir une minute pour faire de la recherche depuis que tu es entrée au Cnrs… Certes tu aurais pu être une excellente ethnologue, tes recherches étaient novatrices. Mais voilà, ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées pour toi. Tu es ingénieure, et tu ne peux plus faire de recherche, c’est normal, ce n’est pas pour cela que nous t’avons embauchée. Pour être heureuse et t’épanouir, en toute amitié, je te le dis, faut oublier le passé, faire comme si tu étais nouvelle dans ce laboratoire. Il suffit que tu arrives à mesurer l’importance du boulot que tu fais pour ce laboratoire, tout le monde le reconnaît, tu fais tourner la boutique, t’as la fonction de directrice-adjointe. Comment ça, t’as pas le titre, et t’as un salaire minable ? Mais fallait rentrer au Cnrs comme ingénieure avant. Et [voix de la maman sévère et justement outrée], j’ai entendu dire que tu prétendais que tu avais fait mon HDR sur ordre, et que c’était un gros boulot. Je tiens à mettre les choses au point : ce travail, tu l’as fait par amitié pour moi, tu as proposé de le faire, j’ai juste signalé le fait à Directeur, par correction. Et tu as fait quelques heures de boulot, alors arrête de donner comme excuse à tout le monde pour le bordel de la bibliothèque le fait que tu as du faire ce boulot. Quoi ? Pour le bordel de la bibliothèque, j’emprunte sans arrêt des bouquins sans noter mes emprunts. D’accord, cela peut m’arriver, et je ne suis pas la seule à le faire, le plus souvent ils sont dans mon bureau, faut pas en faire une montagne. Hein ? Et je ne dépose pas mes publications à la bibliothèque, même pas mon HDR, et c’est une obligation dans le labo depuis la création, et certains collègues CNRS l’ont toujours fait ? Ca me regarde, ce que je dépose… Bon, t’as bien compris, ton travail sur mon HDR, c’était par amitié et c’était quelques heures. »

Le Directeur
« Le département SHS veut nous regrouper avec les trois laboratoires X, Y et Z. Pour la prochaine réunion du labo, je veux que tu me fasses un rapport sur ces labos, ce qu’ils font, recherches, publications, sites web, leurs doctorants, etc. Comment, c’est dans trois jours ? Et alors, tu connais bien le milieu, non ? C’est facile pour toi. Moi, les ethnologues, ce n’est pas mon milieu, je ne connais pas bien, j’ai besoin de ces informations. Envoyer le document par mail aux collègues ? T’as malade ou quoi ? Je ne t’ai pas demandé un rapport écrit, je veux simplement que tu me fasses le point oralement, je ne t’ai pas demandé de donner ces informations au monde entier. Vraiment, tu ne comprends jamais rien, les collègues ont bien raison. Je te demande de m’aider à sauver le laboratoire, tu as tout à y gagner ? Tu imagines ce que pourraient être tes conditions de travail dans un autre laboratoire ? Comment cela, pas pire qu’ici ? Mais vraiment, ma pauvre fille, tu ne mesures pas ta chance d’être entrée au Cnrs dans un laboratoire qui a toujours été très généreux envers ses ingénieures. Comment cela, pour toi, c’est pas pareil ? Bien sûr, ce n’est pas pareil, c’est moi qui décide désormais. »

Le chercheur spécialiste des pauvres
« Alors, tu dois être contente, maintenant que tu en as fini avec la précarité ? Tu peux enfin te consacrer à ta recherche peinarde, après toutes ces années de galère. Bon, au fait, j’ai demandé au directeur, il est d’accord, il faudrait que tu fasses la promotion de notre journée d’études sur Calenda, envoie un listing de promo, tout ça. Et ne mets pas ton nom, hein, mets le mail de l’équipe, ce sera plus simple. Quoi ? T’envoyer le programme par mail ? Non, je l’ai pas, je te le copie sur un papier, ça ira comme ça… »

Le même, à l’Assemblée générale
« L’équipe a fait la promotion de sa journée d’études sur Calenda, etc. »

Par téléphone, l’ex-directrice adjointe, 18h30, mardi soir
« Ouf, j’ai de la chance, t’es là, ça tombe bien. Tu serais gentille de me rendre un service, faire une photocopie de mon article Z dans tel bouquin, et de la faxer à tel numéro (journaliste) d’urgence. Tu rajoutes une page de garde, et tu mets mon nom. Comment ? Le bouquin est sorti de la bibliothèque ? Non, pas la peine d’aller vérifier, je n’ai pas mis la photocopie dans mon dossier de publis, pas la peine, puisqu’on a le bouquin. C’est emmerdant qu’il ne soit pas là. Tu en as un exemplaire personnel, non ? Bon, alors, demain matin, tu ramènes ton bouquin et tu fais la photocopie, et tu envoies le fax à la première heure. Comment, demain matin, tu avais prévu d’aller en bibliothèque faire des photocopies d’articles manquants, et l’après-midi, tu as une réunion de documentalistes ? Mais tu n’es jamais au labo, ma parole… Ah, le directeur était d’accord sur ce programme ? Je vais le prévenir tout de suite par téléphone sur ton changement de programme, pas de problème. Eh bien, nous sommes d’accord, tu changes ton programme, c’est tout, tu passes au labo le matin, avant ta réunion. C’est urgent, et secrétaire n’étant pas là jeudi, elle a rendez-vous chez le vétérinaire, tu le fais. Comment cela, je pourrais venir le faire moi-même ? Mais j’ai autre chose à faire que ces conneries, imagine-toi. Eh bien, cela fait plaisir de voir comment tu prends à cœur ton boulot pour le laboratoire, vraiment, je regrette que nous t’ayons embauchée. Je comprends la collègue qui s’est énervée et qui t’as un peu bousculée [2], avec toi, faut vraiment prendre les grands moyens pour obtenir un simple service. »

Par mail, la même
« Chère collègue, merci d’annoncer sur le site la prochaine journée d’études. Le programme est sur mon bureau, ce serait bien de rajouter l’institution des intervenants. Amicalement, à + »

Par mail, maitre de conférences
« Je suis coincée, je n’ai pas le temps d’aller en bibliothèque, et je dois faire un cours sur l’écriture de l’ethnologie. Si tu pouvais m’envoyer rapidos une liste de quelques références, merci. »

Chargée de recherche, post-it sur le bureau
« Pour [prénon nom] : bibliographie d’ouvrages sur les histoires de vie. Urgent (souligné trois fois). Merci. »

Linguiste-sémiologue de formation (niveau de formation ignorée, pas le doctorat…), ingénieure d’études devenue chargée de recherche en ethnologie, par oral :
« Tu peux me faire rapidement une liste de quelques ouvrages de base faciles à lire sur la famille en ethnologie pour mon dossier de renouvellement de détachement au Cnrs ? Enfin, pas sur la famille, sur - comment on dit déjà en ethnologie ? Comment tu dis ? la parenté ? oui, voilà. Sur la parenté ? Comment ? J’ai qu’à regarder dans le dictionnaire de l’ethnologie ? J’ai déjà regardé, l’article est incompréhensible, j’ai besoin de textes lisibles sur le sujet, tu dois les connaître… Comment ? Du genre de ceux que tu donnais en références de tes cours pour les élèves infirmières ou premières années de fac ? Oui, ce serait parfait… Hein ? Tu ne peux pas me filer ta bibliographie de cours ? Sous quel prétexte ? Tu es occupée avec le rangement de la bibliothèque et avec le site et tu ne sais pas où sont tes documents ? Fais-moi pas l’imbécile, je sais bien que tu les as gardés sur ton ordinateur. Donc, tu refuses ? Je vais le dire au directeur, tu vas voir si tu ne vas pas le faire. »

Dix minutes plus tard, le directeur, furieux, revenant accompagnée de la collègue ravie
« chère amie, merci de répondre favorablement à la demande de la collègue. Tu as jusqu’à demain matin pour lui fournir une liste de quelques textes de bases faciles sur la parenté, tu peux partir vers 18 heures si ça t’arrange. Comment ? Et pourquoi pas lui filer une copie des cours que tu donnais aux infirmières ? Voilà, c’est une bonne idée, le mieux serait que tu lui donnes directement quelques photocopies de textes courts… Y doit y avoir quelque chose de bien dans des Manuels ? Comment ? Elle a qu’à aller en bibliothèque ? Mais elle a autre chose à faire, elle doit finir son projet pour son rapport Cnrs. Vraiment, c’est épuisant d’obtenir que tu fasses correctement ton boulot. »

Elaboration du règlement de la bibliothèque. Le directeur
« Tu m’enlèves la phrase qui dit que seules les publications qui auront été déposées au centre de documentation figureront dans la banque de productions et le rapport du Laboratoire. C’est impossible d’imposer une telle contrainte aux collègues. Comment ? C’est obligatoire de déposer ses publis au labo depuis la création ? Et ce sont toujours les mêmes qui ne déposent pas ? Et alors, tu crois que tu vas les changer ? T’es vraiment idiote : ils et elles ne déposent pas, ils ne déposeront jamais, et ils font comme ils veulent. Dans un laboratoire, le modèle c’est la liberté, pas le soviet suprême. »

Constitution de la banque de données. Le directeur
« Je t’interdis de dire que certaines références de publications des collègues sur le site et les rapports sont bidons. Comment ? Tu oses parler de publications "à paraître" - Comment ? et aussi "Sous presse" ? d’accord, "sous presse"- qui ont été sous presse pendant des années, et ont ensuite disparu des rapports, et qui n’ont jamais été écrites ? Et alors ? Certains collègues déposent en bibliothèque leurs "publis à paraitre" ? Et alors ? Je ne vois pas le rapport ? Tu crois qu’un rapport d’activités au Cnrs doit être exact ? Tu prends ton pied à jouer les flics ? Pour une gauchiste, ce n’est guère étonnant. Tu crois encore à la Vérité, à ton âge ? Science sociale, et régimes de scientificité ? Mais t’es vraiment d’une naïveté terrifiante, c’est inquiétant. Pas étonnant que t’aies mis autant de temps à intégrer. Dans le rapport, tu mettras ce que je te dirai de mettre, c’est tout, et tu ne te poses pas de question. Comment ? Ce n’était pas pareil avec l’ancien directeur ? Peut-être, mais désormais, ne t’en déplaise, c’est moi qui dirige. Et je te préviens, si tu colportes ces histoires de publications bidons, c’est de la diffamation, un manquement à ton devoir de réserves, c’est une faute professionnelle, et je te fais virer. »

***

Dans ce cauchemar, Louise la paumée pensait être devenue folle et aller demander son hospitalisation à Saint-Anne. L’interne de garde refusait en disant : « réveillez-vous, ce n’est qu’un cauchemar du pays de nulle part, dans la réalité, quand une telle violence existe, il est possible d’apprendre à y mettre fin. » Comment ? demandait la paumée. En écrivant, répondait le docteur.


[1Précisions : je ne suis pas créditée sur le document écrit, ni sur le texte de soutenance joint qui dit "Quand aux personnes qui ont assuré la relecture et la mise en page de ce document, je les remercie de leur collaboration"

[2A savoir, un verre de café brûlant dans la gueule, pendant la période de préparation de mon concours.