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Cauchemar scientifico-parano (1)

lundi 1er avril 2019, par Eliane Daphy

Solidarité et mémoire

Mary est américaine. Elle a fait partie du Petit Laboratoire Pur dès sa fondation, comme doctorante, puis comme Membre Intégral. Galèrienne sans poste, élevant seule son enfant, Mary a gentiment traduit, pendant des années, contre quelques aumônes en mission qui lui permettaient de survivre, les textes de ses camarades dans sa langue maternelle. Ces traductions n’étaient pas signalées dans les Rapports Très Scientifiques du Petit Laboratoire Propre au Grand Organisme de Tutelle, ni dans les bibliographies des chercheurs ayant bénéficié de ces traductions. Ce qui arrangea bien Zoë, Membre Intégral de Petit Laboratoire Pur, comme Mary depuis la fondation, qui a intégré très rapidement un poste de Petite Universitaire dans Université Centrale de Paris Grand Prestige, lors du départ à la retraite d’une collègue de Petit Laboratoire Pur. Zoë est la fille à son père, Professeur de Très Vieille Université dans la même discipline, fille aussi à sa mère Directeur d’Investigation au Grand Organisme de Tutelle), et sœur de Grands Universitaires. Les fées se sont donc penchées sur son berceau, et lui ont donnée comme cadeau de baptême une belle carrière. Zoë a fait ses études doctorales aux Etats-Unis mais n’écrit pas l’étranger ; la traduction de l’article de Zoë par Mary a permis à Zoë de prouver qu’elle écrivait dans la langue du pays dans laquelle est écrite son prestigieux PHD. L’article de Zoë traduit par Mary a été publié dans le numéro collectif dirigée par le Directeur du Petit Laboratoire Propre, pour la Grande Revue Internationale de Référence, article déjà publié ailleurs (ce que Zoë n’a pas signalé dans l’article en anglais, ni dans ses bibliographies successives).

Les années ont passées ; Mary a obtenu un poste de Petite Universitaire dans une ville de province. Elle est alors devenue "Membre Subalterne" dans l’organigramme du Petit Laboratoire Propre.
Mary a organisé un colloque, à la fin du millénaire, sur les thèmes du Petit Laboratoire Propre, où elle a invité ses collègues. Ils ont venus, à quatre : Germaine, l’ex-Directrice du Petit Laboratoire Propre, et aussi Zoë, Marcel, Caporal d’Investigation au Grand Organisme de Tutelle. Louise aussi était venue, l’éternelle paumée, doctorante en rade et précaire allocataire en fin de droits.
Mary a pris en charge la publication des Actes du colloque.
A l’exception de Germaine, qui a fait la post-face de l’ouvrage, aucun membre du Petit Laboratoire Propre n’a daigné publier dans cet ouvrage. Paumée ayant la tête dans le sable, comme d’habitude, et n’ayant pas réussi à aller au bout de son texte ; Zoë ayant présenté au colloque, selon son habitude, une communication reprenant ses sempiternels matériaux, déjà publiés, re-publiés, et re-re-publiés. Marcel, lui, avait préféré faire publier le texte remanié de sa communication pour un ouvrage collectif plus prestigieux, mais il a quand même référencé cet article non-envoyé à Mary comme "à paraitre" dans le Rapport Très Scientifique de Petit Laboratoire Pur.

L’ouvrage est paru, quatre ans après ; Mary a été jetée du Petit Laboratoire Pur, quelques mois après, suite à un grand nettoyage de printemps fait par Hubert-Auguste, Directeur Nouveau. Selon Hubert-Auguste, la présence de Mary comme Membre Subalterne dans l’organigramme de Petit Laboratoire Pur n’avait plus aucun intérêt, car Mary ne fournissait aucune liste de publications pour les Rapports Très Scientifiques de Petit Laboratoire Pur.

Jeannot, Membre Intégral de Petit Laboratoire Pur, quoique sans aucun statut officiel, ayant fait sa thèse sous la direction de Marcel, a fait la chronique de l’ouvrage dirigé par Mary dans Grande revue prestigieuse de référence. Il reproche à Mary de ne pas avoir cité les travaux de Marcel, un auteur de référence dans le domaine…

Aucune importance ; de toutes façons, Mary était déjà out, elle n’envisagera pas se défendre, elle ne comprendra pas les raisons d’une telle critique, personne parmi les membres de Petit Laboratoire Pur ne lui apportera de soutien, ni Zoë, ni les membres du Grande revue prestigieuse de référence Membres Intégral de Petit Laboratoire Pur. Il était légitime de casser son boulot, de la piétiner, pour justifier son éjection de Petit Laboratoire Pur.

Ce qui restera du boulot de Mary pour ce colloque, c’est cette critique très négative dans Grande revue prestigieuse de référence, en ligne sur Internet. Mary sera désormais dans l’histoire comme une collègue qui a publié un ouvrage où les travaux de références de Marcel ne sont pas cités.

A mon réveil, je vis que tout était faux : le compte-rendu de l’ouvrage dirigé par Mary était excellent ; les articles de Zoë, de Marcel et de Louise y figuraient en bonne place ; Mary non seulement était toujours Membre Intégral mais son ouvrage bénéficiait d’une excellente présentation dans le nouveau Rapport Très Scientifique de Petit Laboratoire Propre ; Zoë -parfaitement bilingue- avait écrit de nombreux articles en étrangers rédigés par elle-même ; Hubert-Auguste, le Directeur Nouveau avait à cœur de respecter l’histoire de Petit Laboratoire Propre ; Louise avait terminé son doctorat depuis longtemps et n’avait jamais été précaire.

Je fus bien étonnée, une fois de plus, de l’inventivité que manifestait mon inconscient dans mes rêves ; et, je dois l’avouer, fort heureuse que tout cela fut un ignoble cauchemard.

Messages

  • Je vois que tu sais bien de quoi tu parle...

    Mais alors pourquoi l’académique pride et pas la marche de la honte...
    Pourquoi un appel des invisible et finalement un forum clôt ?

    Voir en ligne : http://precairedusavoir.over-blog.com/

    • Bonjour chercheurencolère

      Oui, je connais bien ce dont je parle. Mais je n’ai jamais baissé les bras, je me suis toujours battue, et je continue à le faire. Parce que je pense que participer au monde de la recherche est un projet honorable. Parce que je suis fière de mes petites contributions à la recherche.

      Je sais les mandarins, les lâches et les victimes. Je sais aussi les justes, et c’est avec eux que je continue à me battre.

      Je sais aussi que se taire est plus facile, qu’être courtisane des petits despotes fait la vie confortable ; quoique honteuse. Je sais que se coucher toujours donne la honte, et fait vivre dans la peur. Et que le prix du renoncement est celui de renoncer à vivre.

      Pourquoi l’Academic Pride ? Parce que nous sommes fiers d’être chercheurs, ou de travailler dans le monde académique. Parce que même s’il existe des maffieux dans notre monde, ils ne sont pas notre modèle, ils ne sont pas l’unique modèle. Parce que nous pensons que ce n’est pas inéluctable que les mandarins gardent le pouvoir, et qu’ensemble, nous pouvons les faire reculer. Que nous pensons qu’ils ont privatisés à leurs seuls profits un bien public qui ne leur appartient pas : que la recherche publique appartient à ceux qui la financent, à ceux qui la produisent, et pas aux puissants autocrates qui en contrôlent les rouages.

      Pourquoi l’appel des invisibles ? Pour ne pas oublier que nous -précaires et personnels- sommes la partie d’un tout. Que nous aussi, nous sommes fiers de ce que nous faisons, chacun à notre niveau, pour faire reculer les limites du savoir.

      Pourquoi les forum clôs sur le site de l’Academic ? Parce que l’Academic, c’est fini, et que la lutte continue, en d’autres lieux réels et virtuels, sur le site de SLR

      Et pour ceux qui souhaitent encore s’exprimer sur l’Appel des invisibles, il est en ligne sur ce site, et le forum est activé.

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