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2005.04.30. Raffarin, nous voilà ! , la belle carrière d’un hit des manifs

Libé reprend une partie de l’entretien avec Daphy

jeudi 20 mai 2010, par Eliane Daphy

« Raffarin, nous voilà ! », la belle carrière d’un hit des manifs.
Comment la chanson a « échappé » à son auteur, flûtiste de jazz.

Journal Libération, rubrique Société, 30/04/2005

Nancy, envoyé spécial. CALINON Thomas

C’est l’exemple même de l’artiste dépassé par son oeuvre. Jérôme Bourdellon, flûtiste de jazz, est l’auteur de Raffarin, nous voilà !, chanson sur l’air de Maréchal, nous voilà !, l’hymne à Pétain du régime de Vichy. Il l’a écrite en juillet 2003, à Nancy, au plus fort du mouvement des intermittents du spectacle contre la réforme de leur régime d’indemnisation. Les intermittents se sont approprié la satire, en ont fait leur chanson de lutte. Le journaliste de France Inter Daniel Mermet l’a popularisée en la diffusant régulièrement dans son émission Là-bas si j’y suis. Depuis, Raffarin, nous voilà ! a roulé sa bosse dans bon nombre de cortèges, reprise en choeur par des manifestants défilant contre la réforme des retraites ou pour la défense du pouvoir d’achat. Souvent, les interprètes conservent le refrain (« Raffarin, nous voilà ! / Devant toi, le sauveur de la France / Nous jurons, nous tes gars / De servir et de suivre tes pas... ») et adaptent les couplets à la nature de leurs revendications. Mais très peu connaissent l’auteur de ce tube militant.

Fin du monde. L’intéressé reconnaît que la rengaine lui a « échappé ». Il le dit sans rancune, amusé que son oeuvre se soit, en moins de deux ans, « répandue comme la vérole sur le bas clergé ». Jérôme Bourdellon a 49 ans et vit à Nancy depuis presque toujours. Il a été travailleur social pendant quinze ans, a démissionné pour se consacrer entièrement à la flûte et à la clarinette, « à l’improvisation, au free, pour éclater les structures du jazz ». Depuis cinq ans, il gagne suffisamment sa vie pour bénéficier du statut d’intermittent. Il parle de lutte des classes et s’habille du noir de l’anarchie. Son ami Gilles Barbier, membre du Collectif interluttant lorrain (CIL), dit de lui que c’est le « poète du groupe » : « Il préconise la fin du monde, mais avec un moral d’enfer. Jérôme est toujours en décalage, on ne sait jamais s’il est sérieux ou pas. »

Pas étonnant que l’artiste ait choisi la satire pour exprimer sa colère contre la réforme du régime d’indemnisation des intermittents. « Un matin, je me suis levé et je me suis énervé. J’ai commencé à écrire Raffarin, nous voilà !. Deux heures plus tard, maxi, c’était fini. » Pourquoi l’air de l’hymne à Pétain ? « A l’époque, beaucoup de gens parlaient de Vichy, à cause du côté onctueux et paternaliste de Raffarin. »

D’autres chansons suivront, reprises dans les manifestations par la Chorale du Medef, constituée au sein du CIL. La Contredanse hongroise n° 22, sur l’air de la Danse hongroise n° 5 de Brahms, vise Nicolas Sarkozy ; le Chant des courtisans s’adresse au chef de l’Etat : « Chirac, entends-tu le vol noir des patrons / Dans nos caisses ? » (1). « C’est un peu une oeuvre d’art cet ensemble, une espèce de performance. Globalement, c’est un truc de rigolo », dit Bourdellon.

Enregistrée à Metz avec un ténor et six choristes, Raffarin, nous voilà !, se propage vite sur l’Internet. « A la fin de l’été 2003, on en était déjà à 10 000 téléchargements », se souvient son auteur. « Raffarin, nous voilà ! a connu un trajet de diffusion très particulier, raconte Eliane Daphy, ethnologue au laboratoire d’anthropologie urbaine du CNRS travaillant sur les manifestations de rue. D’habitude, l’adaptation d’un air connu pour faire passer ses revendications est un travail collectif. Raffarin nous voilà ! a été écrite par un auteur, enregistrée par des professionnels et envoyée aux coordinations d’intermittents sur l’Internet. La chanson suit la carrière d’une chanson d’auteur, quand elle est diffusée chez Mermet, mais elle a aussi subi un processus de folklorisation (2) assez rapide. » « Souvent, poursuit l’ethnologue, les jeunes ne savent pas que c’est une parodie de Maréchal, nous voilà !. Certains trouvent que c’est exagéré, qu’on ne rigole pas avec tout. Mais l’ironie et l’humour font partie de la manifestation. »

Hymne européen. Depuis l’automne 2003, Jérôme Bourdellon a cessé d’écrire des chansons. Il entonne tout de même un « Non, non, non, non... » et un « Ouais, ouais, ouais, ouais » blasés sur l’air de l’Hymne à la joie de Beethoven, choisi comme hymne européen. « La majorité des artistes que je connais sont plutôt pour le non au référendum, dit-il. Gueuler dans les manifs, c’est bien, répondre par la voix artistique, c’est pas mal non plus. »

(1) Répertoire téléchargeable sur le site http://crrocs.chez.tiscali.fr/.

(2) Processus qui fait qu’une oeuvre signée est appropriée par le peuple sans qu’il se souvienne de l’auteur.

P.-S.

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2 Messages de forum

  • Pour la réalisation d’un article comme celui là, pensez-vous que wikipédia est une source d’information en laquelle on peut faire confiance ?

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    • Quel rapport avec la choucroute ? 5 décembre 2012 06:27, par Eliane Daphy

      J’avoue que cette question me semble incompréhensible. Que vient faire wikipédia ici ?

      Le journaliste de Libération a fait très bien son boulot de journaliste, à partir du constat du succès de cette chanson. Il a fait un entretien avec le créateur de ce « tube des manifs », puis un entretien téléphonique avec moi, qui travaillait à l’époque sur les ambiances sonores des manifs. Journaliste très honnête, en utilisant mes propos, il n’a rien déformé et a eu la probité de m’attribuer mes dires, ce qui m’a fait très plaisir, car tous les journalistes n’ont pas cette honnêteté intellectuelle. Ce qui amènent souvent les chercheurs qui ont été pillé à se méfier des journalistes pillards.

      Pour faire mon travail d’ethnologue des manifestations, j’ai été sur le terrain, j’ai observé, j’ai fait des entretiens, j’ai enregistré, filmé, photographié. Puis j’ai comparé, et analysé. Le boulot normal d’une ethnologue. Je connaissais bien le statut des intermittents du spectacle, et je n’aurai pas eu l’idée de lire ce qui était publié sur wikipédia sur ce sujet.

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