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Colette Pétonnet. L’anonymat comme principe fondateur… (Archives ouvertes)

Inédit

mercredi 18 juin 2014

L’anonymat comme principe fondateur des villes [Introduction à la journée d’études]

Colette Pétonnet (Laboratoire d’Anthropologie urbaine)

L’anonymat urbain
Journée d’étude de la Société d’ethnologie française
29 avril 1993

Texte intégral déposé sur Hal-SHS
oai:halshs.ccsd.cnrs.fr:halshs-00004044 - Mise en ligne V1 8 juillet 2005


Le choix de ce thème exige une explication car il semble contraire à la démarche ethnologique habituellement consacrée à l’étude des groupes qui se perçoivent ou sont perçus comme tels. Mes travaux antérieurs [1] sur des populations prolétarisées ancrées dans des territoires à elles destinées étaient conformes à la démarche classique. Mais ces populations étant citadines, le terme d’anthropologie urbaine, venu des USA, m’a été imposé ainsi qu’à l’équipe que j’ai par la suite fondée. En essayant d’évaluer la pertinence de cette étiquette il m’est très vite apparu que si les études de groupes se situent bien dans la ville, elles ne laissent, en revanche, voir celle-ci qu’en filigrane et que, même si l’on passait au crible de l’ethnographie tous les groupes (ethniques, professionnels, religieux, etc.) qu’une ville recèle, on n’atteindrait pas le phénomène urbain. Qu’est-ce que le phénomène urbain ? Tout citadin appartenant à un groupe se transforme, dès qu’il emprunte une rue, en individu anonyme ; il se perd dans la foule. Le choix de ce thème correspond donc à une nécessité dans la logique de ma pensée d’autant plus libérée que mon équipe avait pris le relais auprès de groupes divers. Ce que l’on n’atteint pas c’est précisément la foule, la foule mouvante à laquelle le langage n’applique pas d’autres mots que ceux réservés aux fluides (flux, reflux, s’écouler, déverser, déferler, inonder...) [2].
La ville est composée du mouvement perpétuel des gens ; c’est ce mouvement qui rend possible la coprésence du grand nombre. Elle est conçue, grâce aux rues et autres artères, pour la circulation des hommes et des marchandises. Une foule d’inconnus s’y croise constamment, même au coin de chez soi.
Pour essayer de comprendre le phénomène de l’anonymat, et son fonctionnement, je me suis livrée à toutes sortes d’observations dans les rues, dans les lieux publics et semi-publics, tantôt muettement, tantôt en adressant la parole à n’importe qui avec ou sans prétexte. Puis j’ai publié quelques-unes de mes réflexions dans un article intitulé « L’anonymat ou la pellicule protectrice » [3]. La ville est une « agglomération ». L’anonymat y est aussi nécessaire que la circulation à la coprésence de milliers et de millions d’habitants qui, autrement, ne se supporteraient pas. Il faut cesser de l’envisager comme un vide, un manque ou un négatif, cesser de nous plaindre de la superficialité des liens, du peu d’épaisseur des rapports sociaux [4]. Pour ma part je le considère comme protecteur de chacun vis à vis des autres. C’est pourquoi je l’ai appelé la pellicule protectrice. Je l’ai analysé comme un confort, le confort de l’incognito qui évite les comptes à rendre, et donne au citadin, depuis fort longtemps sans doute, toute liberté de mouvement. C’est sous cet angle que Descartes le décrivait déjà, sans le nommer encore. Évidemment l’anonymat diminue ou supprime la sécurité que procure l’interconnaissance étroite. Mais l’interconnaissance est un poids qui entrave la liberté (qu’en-dira-t-on et ragots sont toujours associés à village), un poids à porter que les paysans allégeaient en se rendant périodiquement aux foires, pour des raisons, certes, économiques, mais aussi pour y faire des rencontres. Désormais les paysans s’approvisionnent dans les supermarchés aux portes des villes, et participent ainsi périodiquement de la foule anonyme. Donc l’anonymat est un élément fondateur des villes, mais un élément qui, pour comporter à la fois proximité et distance, peut être ressenti par tous les hommes, à quelque moment, comme une nécessité. Il pourrait être l’une des traductions possibles et urbaines de la recherche, fondamentale chez l’homme, d’un équilibre entre sécurité et liberté. C’est une hypothèse. En tous cas la ville produit une sociabilité qui lui est propre et qui ne ressemble pas aux modèles ruraux qu’on s’efforce, à tort, de projeter sur les rapports entre citadins. On ne peut appréhender cette sociabilité qu’en prenant en compte l’anonymat, lequel possède des mécanismes intrinsèques et a pour corollaire la rencontre, d’immenses possibilités de rencontres entre inconnus où le hasard joue un rôle important. Je traiterai brièvement de ces mécanismes en trois points :
1) L’anonymat est fonction de la circulation, c’est-à-dire de la vitesse de rotation des individus. Il peut donc être absolu ou relatif. Il ne résiste pas à l’immobilisme de longue durée.
2) L’anonymat est collectif mais ce sont les individus qui le gèrent et son fonctionnement est élastique.
3) Il obéit à un code implicite ( exemples).
Actuellement il semble se durcir, mais une dialectique sans fin travaille à lui conserver quelque élasticité. L’anonymat n’est en tous cas ni un blanc ni une absence. C’est un principe nécessaire à la vie sociale et un outil indispensable à l’étude comparée des sociétés modernes en constante évolution.

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Voir programme de la journée L’anonymat urbain sur ce site



[1Espaces habités. Ethnologie des banlieues, Galilée, 1982.

[2Cf. C. Pétonnet, « Variations sur le bruit sourd d’un mouvement continu », Chemins de la ville. Enquêtes ethnologiques, C.T.H.S., 1987.

[3in « La Ville Inquiète », Le Temps de la Réflexion, Gallimard, 1987.

[4Cf. I. Joseph, Le Passant considérable, Librairie des Méridiens, 1984.