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Colette Pétonnet. Hommage à Denis Guigo (Archives ouvertes)

vendredi 22 février 2019

Le premier article que Colette Pétonnet m’a demandé de mettre en ligne sur le site du LAU (UPR34), dès sa création.



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Hommage à Denis Guigo par Colette Pétonnet

Archive ouverte halshs-00004461
oai:halshs.ccsd.cnrs.fr:halshs-00004461
Soumis le : vendredi 19 août 2005
Contributeur Eliane Daphy

- V2 Soumis le : lundi 4 septembre 2006

Référence de publication : Colette Pétonnet, « Hommage à Denis Guigo », Gérer et comprendre, n° 38 (mars), 1995, pp. 35-38. (Série trimestrielle des Annales des Mines fondées en 1794). ISBN. 2869113226.


Présentation de la rédaction
Le livre de Denis Guigo témoigne d’un parcours de chercheur, original et prometteur, que Gérer et Comprendre publia souvent. Un accident de voiture lui a coûté la vie. À l’occasion de la sortie de son livre à titre posthume, Colette Pétonnet parle de la rencontre entre l’ingénieur et l’ethnologie à laquelle elle le forma.

C’est la seconde fois que je suis appelée à rendre hommage à un chercheur disparu. La première fois il s’agissait de mon maître, il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, il s’agit de celui auquel j’avais réussi à transmettre l’essentiel de ce que j’avais reçu. De cette position où je suis, intermédiaire et esseulée, je me propose de vous parler d’ethnologie, telle que je la conçois et dont vous recevrez l’écho dans le livre de Denis Guigo Ethnologie des hommes, des usines et des bureaux [1].

« II y a », écrivait Leroi-Gourhan dans un article conclusif au volume d’ethnologie générale de la Pléiade, « deux plans sur lesquels l’ethnologie constitue un élément irremplaçable de la constellation des sciences de l’homme : sa fonction ethnographique et la recherche des lois de particularisation. Au point de départ, l’ethnologie est dénuée de méthode autre que des recettes d’observation des faits. C’est une ethnographie derrière laquelle s’exerce la vigilance d’une perception de l’organisation originale des traits d’un groupe ethnique. C’est l’analyse libre et directe de l’assemblage des matériaux dont est construite une collectivité tenue pour unique. Comme il n’y a pas de construction sans charpente ni d’unicité sans éléments de comparaison, l’expérience ethnologique est à l’origine monographique et comparative. On a critiqué la tendance monographique qui serait un défilé, une succession monotone de chapitres. Mais on ne juxtapose pas des informations sans se soumettre au devoir réel de l’ethnologie qui est d’établir les faits en vue de leur assemblage significatif. L’exposé précis des faits, relatifs aux techniques par exemple, doit être doublé par la recherche de toutes les connexions qui font de l’organisme étudié un tout. L’unicité ethnique n’est ni dans les objets ni dans les institutions mais dans les rapports ».

Ces phrases ont été écrites en pensant aux sociétés traditionnelles, aux ethnies qui composaient les sociétés dites primitives qu’on appelle maintenant exotiques. Je me suis appliquée à montrer, tout au long de mes travaux et de mon enseignement, qu’elles sont transposables dans les sociétés industrialisées.
Si vous remplacez le terme « groupe ethnique » par groupe professionnel, ou religieux, groupe uni ou rassemblé par l’action, ou la croyance, ou la parenté, vous êtes encore dans cette autre définition du mot ethnologie qui s’applique « à la considération d’individus constituant des groupes qui se perçoivent ou sont perçus comme des unités distinctes ».

Dans les sociétés industrielles, dites de masse, il ne manque pas de groupes qui se perçoivent comme tels. Les automobiles se ressemblent et les techniques de construction ne diffèrent sans doute pas beaucoup pour l’essentiel. Pourtant Peugeot n’est pas Renault, et vice versa, ni pour les acheteurs de voitures ni pour le personnel des firmes.

Si, donc, vous vous soumettez au strict devoir de l’observation ethnographique du groupe choisi, puis de l’analyse, et que vous établissiez les faits en vue de leur assemblage significatif, vous êtes bien toujours dans la démarche ethnologique.

De même que l’ethnologie classique n’était ni dans les objets exotiques, masques ou javelots, ni dans les croyances (animistes ou autres), ni dans les mariages endo ou exogamiques, ni dans les chefferies, mais dans les rapports qu’entretiennent entre eux les divers traits d’une même nappe culturelle, de même l’ethnologie moderne n’est surtout pas dans des placages fallacieux, dans l’abus de terme comme tribu par exemple, que l’on entend un peu souvent, me semble-t-il, ces temps-ci. Comme auparavant, son rôle aujourd’hui est de « dégager les formules d’équilibre des groupes humains ». Autrement dit d’établir les connexions entre les actes techniques, économiques, sociaux, religieux, esthétiques, etc. du groupe étudié. Comme par le passé elle demeure artisanale. Elle est modeste et ne s’est pas forgé de vocabulaire spécifique.

Je voudrais revenir sur l’ethnographie d’observation. Cela paraît simple. Encore faut-il savoir et pouvoir la faire. J’éprouve une difficulté particulière à convaincre les jeunes étudiants, toujours pressés de se mouvoir dans le domaine des idées, de la nécessité de décrire, d’exposer les faits jusque dans les détails. J’y vois deux raisons : l’observation s’évade de notre société qui privilégie le discours. En botanique, les jeunes n’apprennent plus à déterminer les plantes sur le terrain. Seuls les vieux botanistes herborisent encore. En médecine, les présentations de malades se font plus rares, plus superficielles. Je ne sais pas si nous laisserons à la pensée future assez de ces précieuses informations que les historiens trouvent dans les archives : « un observateur du temps disait... » La masse des documents informatisés n’y suppléera peut-être pas, ou pas forcément.
La seconde raison réside dans le fait que les objets sur lesquels faire porter l’attention sont les mêmes que ceux que nous utilisons. Sans grande originalité, ils n’éveillent pas la curiosité et il faut faire un effort pour leur accorder de l’importance. Ce ne sont pas ceux que l’on rapportait dans les musées : parure de fête, tissu d’apparat ou poterie domestique répondant parfaitement à sa fonction. Ce sont des objets dépourvus de noblesse et de poésie : corbeille à papier, machine à écrire, rond de serviette, boite de conserve, mobilier de série. À quoi bon les décrire et même les mentionner ? Tout le monde les connaît.

Et pourtant les choses elles-mêmes sont un vecteur pour les interrogations que se pose le chercheur. Un Christ suspendu au mur du bureau est un détail qui peut échapper à un économiste mais non à un ethnologue. Est-ce le signe de la religion officielle, imposée peut-être, ou celui d’une piété individuelle ? De quel pouvoir est-il investi ? Est-il en rapport avec le travail, l’efficacité ? C’est un détail qu’on ne peut évacuer sans perte pour la connaissance du milieu en question. Partir d’une marmite en s’interrogeant sur sa fabrication, son utilisation par qui et en quelles circonstances, son contenu etc. conduit à rendre compte d’une certaine organisation sociale.

Ce que les hommes font est aussi important, et souvent plus sûr, que ce qu’ils disent. On ne peut se contenter de demander aux gens d’expliquer leur organisation. Leurs réponses seront incomplètes ou rationalisées. C’est à partir des faits patents, et dans leur recoupement avec les discours, que s’articule la découverte. C’est dans le décalage entre les choses et les paroles que le chercheur va trouver son interprétation, des sens cachés, des réalités non dites qui doivent être débusquées et reconstruites.
Observer suppose qu’on soit entré dans le groupe. Pour ce faire, la précaution la plus élémentaire est de connaître la langue des autres, le wolof si l’on part au Sénégal, l’espagnol si le terrain est en Argentine, non seulement pour comprendre et parler, mais parce que la langue est un trait culturel indissociable du reste.
Et cela ne suffit pas : croire que parler français permet de travailler n’importe où en France est une erreur. Il faut encore connaître le langage des autres, le langage des activités, des occupations, des métiers, celui de la potière et du forgeron, en ethnologie ancienne et désormais, ici, celui du milieu technique dans lequel on est. Il est bien évident que la jeune collègue qui travaille chez les mareyeurs d’Oléron connaît parfaitement la biologie des huîtres.

Et si les ethnologues se font rares dans les usines, c’est que, pour étudier celles-ci, mieux vaudrait être aussi ingénieur. Il s’agit d’atteindre à la connaissance à travers les mots et au-delà des mots, de réussir une véritable communication.

Observer, communiquer, obtenir de l’information de qualité, trouver les connexions à divers niveaux sans faire d’impasse sur l’économie, remonter du groupe jusqu’à la société globale à travers les hiérarchies et les échanges, analyser les conflits sans s’y laisser piéger et restituer le tout par récriture dans un agencement et selon une problématique personnels, c’est tout un art qui exige par surcroît de pénétrer intimement tout en gardant une distance nécessaire ; disons plus sobrement un travail d’artisan où, du recueil des matériaux à la construction finale, le chercheur est seul maître d’œuvre.

Dans sa thèse qui est, pour nous, l’équivalent du chef d’œuvre qui signe la fin de l’apprentissage chez l’artisan, et dont nous saluons aujourd’hui la publication, Denis porte à notre connaissance les actes, les gestes et les dires des hommes des usines et des bureaux, ainsi que son propre décryptage de divers ordres hiérarchiques en différentes situations. De son matériel, il déduit des formes d’organisation « bricolées » qui s’évadent quelque peu des cadres institutionnels. Il conclut à une créativité souvent transférée dans l’ordre du symbolique et qui s’exerce en sourdine dans le cadre rituel de l’organisation en rapport avec le savoir, le sacré, le temps.
J’aimerais citer un court passage (p. 248) : « Les organisations forment aujourd’hui des intermédiaires obligés pour nombre de relations sociales ; elles interviennent dans la définition des identités individuelles (on est agent de telle compagnie), elles influent sur des aspects variés de la vie de leurs membres : on a parfois accès en tant que salarié d’une entreprise à tel programme de logements. tel club de loisirs. En leur sein les membres connaissent rarement tous leurs collègues et les appréhendent par l’intermédiaire des catégories internes. Rien ne dit toutefois que cette médiation généralisée soit synonyme d’asservissement car la créativité humaine se déploie, domestiquée ou non, dans l’organisation ».
Ce passage, qui est une sorte de définition des sociétés modernes, donne la clé du livre et presque de l’ethnologie : derrière l’apparence, l’officiel, les données immédiates, une autre portion du réel.
L’ethnographie - sans laquelle, je le répète, il ne peut y avoir d’ethnologie - est présente tout au long de l’œuvre. Et je ne parle pas là de l’excellente description de la fabrication de la tôle, des chaînes opératoires du laminage, un modèle du genre à mettre dans toutes les mains des jeunes étudiants.

L’ethnographie est présente jusque dans la conclusion, dans la synthèse finale, notamment quant à la comparaison des hiérarchies : « l’encadrement bénéficie d’une salle de restaurant particulière où les serviettes de chacun soigneusement rangées dans les placards avec des ronds de serviette numérotés, disent assez qu’il s’agit d’un endroit réservé ».
En disent assez, dans ce cas, mais pas toujours, direz vous. Certes, l’observation doit être assez rigoureuse pour qu’on ne prenne pas des vessies pour des lanternes. Ainsi, à Segba (p. 234), les privilèges de la hiérarchie sont spectaculaires.
Dans l’ascenseur des directeurs, grâce à un système de communication avec le garage, le liftier peut appeler le chauffeur qui démarre en trombe et cueille le directeur au rez-de-chaussée. Mais, ajoute Denis, « ces marques distinctives ne signalent que des membres au statut flatteur et non des décideurs ». Pour rencontrer ces derniers, rendez-vous dans un autre immeuble, au siège du syndicat. Car à Segba, la maîtrise des outils de gestion échappe à la hiérarchie. C’est le syndicat qui s’en est emparé. Derrière son oeil vif s’exerçait sa vigilance.
Je comptais sur lui, donc, pour continuer dans cette voie, pour faire école, peut-être, sur ces terrains qui me sont étrangers. Je ne lui ai jamais dit aussi clairement qu’aujourd’hui et je crains qu’il ne l’ait pas réellement su. Tant que la vie continue le travail aussi continue, apportant de nouveaux éléments d’échange et de réflexion.
C’est quand ce fil est brutalement rompu que l’occasion nous est donnée de faire le point, d’évaluer les dettes et les apports mutuels. J’ai déjà publiquement regretté qu’il ait fallu rendre hommage à la mémoire de Leroi-Gourhan pour que j’exprime devant mes pairs en quoi et comment je lui étais redevable sur des terrains si éloignés des siens.
Car il aurait pris plaisir, peut-être, à le savoir exactement, comme Denis aurait été content, sans doute, de m’entendre dire publiquement qu’il se situe bien, sur ses propres terrains, dans le prolongement de ses aînés, dans la continuité de l’école française d’ethnologie.






[1Denis Guigo, Ethnologie des hommes des usines et des bureaux. L’Harmattan, Logiques de gestion. Paris, septembre 1994. Préfaces de Colette Pétonnet et Michel Berry