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Patrick Wlliams. Scène de la vie parisienne (2005)

dimanche 17 janvier 2021, par Eliane Daphy

Scène de la vie parisienne [1]

3 mars, 11h30, station RER Nanterre-Université. En montant, je n’ai pas vu tout de suite les deux femmes assises en tailleur sur le sol, de chaque côté de l’encadrement sans porte qui fait communiquer le wagon et ce petit compartiment à son extrémité dans certains trains d’un modèle ancien. Certainement elles appartiennent à ces familles de Tziganes roumains dont journaux et magazines ont abondamment parlé ces derniers mois. Si l’on n’a jamais aperçu leurs campements, caravanes défoncées, baraques de guingois, on peut les connaître grâce à la télévision qui nous les montre quand ils font l’objet d’une expulsion. Ils sont familiers à qui emprunte cette ligne du RER : hommes, femmes, enfants, valides ou estropiés, y font la manche.
La plus âgée, une cinquantaine d’années, mince et vive, porte un manteau gris ouvert sur ses habits bariolés ; l’autre, beaucoup plus jeune, tient un bébé dans le giron de sa jupe plissée et plusieurs gilets superposés, roses, verts, lui font une silhouette replète. Il reste des traces de boue sur leurs bottes en cuir sans talons, vêtements et cheveux sont encore mouillés. La mère et la fille ? Elles ne se ressemblent pas.
La conversation est animée et l’ancienne paraît très remontée, elle prend l’autre à témoin : la veille, il y avait une fête au campement et à cette occasion sa bru ne lui a pas montré tout le respect qu’elle était en droit d’attendre. Pas une fois elle ne l’a servie, pas une fois elle ne lui a demandé si elle avait besoin de quelque chose ! Elles parlent un dialecte vlax, le plus courant parmi les Rom de Roumanie, le plus courant aussi aujourd’hui dans la banlieue de Paris puisque c’est aussi celui des Rom venus de Serbie dans les années 1970 et des Lovara, Tchurara et Kalderash (Hongrie, Roumanie et Russie) dont l’arrivée en Europe occidentale remonte à la fin du 19 siècle. Entre Nanterre et Châtelet, les fils de l’histoire se noueront en désordre et rien , absolument rien, ne distraira les deux femmes.
A partir de La Défense, le wagon est bondé et les passagers - hommes d’affaires en imperméable qui posent leur attaché-case à plat sur leurs genoux lorsqu’ils trouvent un siège, secrétaires bien maquillées... - sont obligés de les enjamber à leur entrée dans le train ; tous marquent leur surprise : bref suspens dans l’élan vers une banquette, écarquillement des yeux, moue amusée ou réprobatrice devant ces deux tziganes assises dans le métro comme sous une tente. Puis chacun reprend l’air de morne indifférence qui est la règle en ce lieu. La belle-mère s’enflamme, ses mains volent, elle ne cesse de nouer et dénouer le foulard qui couvre ses cheveux... Ah non ! Elle ne tolèrera pas un tel comportement une autre fois ! Hier soir elle n’a rien dit pour ne pas provoquer une dispute dans le ménage de son fils mais la bru en a profité. « Zanel ke si la zor anda pesko rom ! ». A Charles-de-Gaulle-Etoîle, une élégante monte avec un petit chien dans les bras, genre pékinois, et l’animal se met à aboyer furieusement. Tout le wagon s’émeut mais les Romnia ne lèvent même pas les yeux. Tous ces citadins se demandent-ils ce qui anime si fort les deux étranges personnages ? Les boulversements politiques en Europe de l’Est ? L’élan qui du monde entier pousse les déshérités vers les états de l’occident prospère ? Le cotoiement des catégories sociales dans une grande métropole ?...Non : les questions d’étiquette dans une réunion familiale.
Maintenant la plus jeune doit se pencher à gauche, à droite, pour trouver le regard de l’autre entre les jambes des passagers afin de lui manifester son approbation. Un moment je crains qu’elles ne s’aperçoivent que je comprends leur conversation et s’arrêtent alors : je ne peux m’empêcher de sourire en entendant jurons, malédictions et serments sur le Ciel ; un moment je souhaite au contraire qu’elles s’en aperçoivent : je pourrais engager un dialogue... Mais je n’interviens pas, fasciné par la fureur qui s’est emparée de la plus âgée et par l’indifférence absolue qu’elles manifestent toutes les deux à l’égard de la foule qui les entoure et menace de les piétiner.
En arrivant à Châtelet-Les-Halles, les deux femmes enfin cessent de parler et se lèvent, la plus jeune avec son bébé toujours endormi contre sa poitrine. Sur le quai, elles suivent la file qui s’engage dans l’escalier mécanique puis, débouchant sur le terre-plein central, sans plus échanger un mot et sans aucune hésitation, chacune s’engage d’un pas vif dans un couloir de correspondance.